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Last Build Date: Thu, 29 Jan 2015 07:08:53 +0000

Copyright: Zinnia
 



En guise d’au-revoir...

Thu, 29 Jan 2015 07:08:52 +0000

Comme les quelques habitués de ce blog ont pu, hélas, s’en apercevoir, je n’ai pas trouvé dernièrement le temps d’écrire au sein de cet espace privilégié. Non point d’ailleurs que j’ai manqué d’heures propices à l’exercice, mais le goût n’y était pas... J’avais besoin de temps pour ne rien faire d’autre que de lire et méditer, pour me laisser aller à une certaine oisiveté compensatrice de l’effervescence qui a entouré la sortie de mon dernier livre. Aussi n’ai-je pas écrit du tout durant toute cette période, me contentant, comme à ma vieille habitude, de lire et prendre des notes.J’ai bien eu envie parfois de commenter quelques-uns des événements récents –la victoire pour moi si émouvante de Roger Federer à Roland-Garros (que j’ai tendance à interpréter comme un signe d’ouverture et de renouvellement esthétique non seulement du tennis mais du monde ambiant), l’accueil du film si nécessaire d’Arthus Bertrand qui montre que certains commencent à prendre conscience des problèmes majeurs de ce monde au bord du désastre (tandis que tous les beaux parleurs de la politique, seulement assoiffés de pouvoir apparemment, ne cessent de nous proposer des plans de relance économique tous plus ineptes et suicidaires les uns que les autres...), le fait que cet autre film, celui de Lars Von Trier, ait été hué et sifflé à Cannes (ce qui augure, je l’espère, que la sensibilité artistique revient au simple sens commun et commence de se méfier de ces faux prophètes morbides et provocateurs), la montée en puissance du mouvement écologique, le faux-pas si révélateur et auto-destructeur de François Bayrou (lequel décrédibilisera pour un temps, espérons-le, cette sorte d’esprit jésuite...), la perspective désolante, atterrante, disons-le, qu’un technocrate aussi prétentieux, fanatique et malfaisant que Claude Allègre puisse influer de nouveau sur la vie publique, enfin une foule de mini-événements tout aussi cruciaux, à n’en pas douter, que la réapparition au bord de ma rivière du couple de martins-pêcheurs que je croyais définitivement disparu avec la raréfaction du poisson, ou que l’étonnante survie de l’épicerie et de la poste de mon village bourguignon.Oui, j’avais envie de donner mon point de vue sur certaines des péripéties de la vie publique ou personnelle et minimaliste de ces jours derniers, mais presque aussitôt, une sorte de flemme m’engourdissait avec son à-quoi-bonisme insidieux et, à vrai dire délicieux, me persuadant de retourner à l’écoute de mes chères voix défuntes murmurant leurs anciens enthousiasmes et leurs vieilles plaintes (souvent si réconfortantes de par leur similitude à travers le temps...) et je me penchais alors sur mon carnet pour y noter cette extraordinaire et poignante remarque de Charles du Bos dans son journal des années 1921-1923, concernant le goût des citations, laquelle définit parfaitement ma passion littéraire et philosophique :           «Les références, pensais-je, c’est la générosité de l’esprit. Elles sont totalement méconnues, et il est bien qu’il en soit ainsi car la vocation de la générosité d’esprit c’est d’être méconnue. Elles impliquent ce fait incompréhensible à la plupart, à savoir que tous ceux dont nous sommes les débiteurs spirituels accompagnent notre pensée à travers toutes ces opérations : dès lors si l’on est constitué d’une certaine façon, non seulement on ne veut pas, mais on ne peut pas éluder citations et références sans avoir le sentiment que l’on débarque avec la plus ingrate brutalité ceux-là même grâce aux lointaines effluves desquels nous avons abouti à la pensée même que nous sommes en train d’exprimer. Les relations avec les écrivains morts en particulier sont au nombre des relations les plus poignantes, les plus solennelles, les plus consolatrices aussi, qu’un esprit puisse entretenir : pour ma part je sais bien qu’il n’est pas de jour où plusieurs d’entre eux ne soient[...]



La prolifération des quidams

Thu, 29 Jan 2015 07:08:52 +0000

C’est un fait désormais avéré qu’un certain matin du siècle dernier dans la banlieue de Bruxelles, non loin de l’usine de papier peint Peeters-Lacroix, eut lieu un étrange phénomène : une prolifération de quidams qui, à l’instar d’une éclosion d’éphémères ou d’un ballet de ludions dans un bocal, envahirent l’espace entre les hauts immeubles, montant et descendant le long des fenêtres et des façades pendant près d’une heure. La brièveté et la soudaineté de cette apparition firent qu’elle n’eut que très peu de témoins, mais parmi eux figurait un employé de l’usine, un certain René Magritte qui, par la suite, eut non seulement l’heureuse idée de devenir un peintre célèbre mais encore de fixer sur la toile ce spectacle insolite. Peut-être faut-il préciser d’ailleurs - la plupart des autres témoins de l’époque ayant désormais disparu et René Magritte lui-même ayant été doté d’une mémoire défaillante sur la fin de sa vie - que nul ne peut attester aujourd’hui de l’authenticité des faits. Il est donc, assez naturel que certains se soient cru autorisés à émettre l’hypothèse que les observateurs avaient été la proie d’une hallucination. Quoi qu’il en soit cependant, cela n’empêche nullement l’image qui nous en est restée d’être saisissante à plus d’un titre. Ces quidams en effet, tous vêtus à l’identique selon une mode vestimentaire surannée (chapeau melon, chemise blanche et cravate, pardessus anthracite, pantalons de flanelle idem et chaussures noires vernies) portent une serviette sous le bras et conservent au cours de leurs évolutions aériennes une attitude à la fois discrète, humble, pleine de componction et d’un hiératisme presque sacerdotal. Disons qu’à les observer plus attentivement, on soupçonne qu’il pourrait s’agir d’un même personnage répliqué à l’infini et que celui-ci pourrait bien représenter le protagoniste central, anonyme, secret et perpétuellement présent à tous les niveaux (c’est le cas de le dire...) de la grande planification totalitaire en cours : huissier de justice, inspecteur de police, commissaire, surveillant, contremaître ou espion. C’est, en tout cas, dans ce strict appareil de morosité incontournable qu’on se représente aisément de nos jours - victimes et bourreaux confondus -  la plupart des personnages de ces romans dont Kafka fut le précurseur. On imagine sans effort ce fantôme occidental actif en train de circuler dans un labyrinthe de couloirs éclairés au néon, penché sur d’énormes dossiers extirpés de gigantesques archives, tapant des rapports en trois exemplaires à la machine, décollant à la vapeur d’innombrables lettres dans des culs de basse-fosse bunkérisés, écoutant au long des heures dans un grenier adjacent la conversation d’individus suspectés par le régime (dont il est l’agent zélé), bref on se le représente tout à fait semblable au personnage principal du film La vie des autres.On doit encore remarquer que l’architecture uniforme qui forme le décor de cette scène nous évoque le règne de la reprographie industrielle massive, du clonage sans limites, et nous sommes pris de vertige devant le ressassement fonctionnel d’un même thème infiniment répété par une sorte de «galerie des glaces» métaphysique.Or soudain, à mieux y regarder encore (à nous engloutir, disons, dans cette image qui nous parle presque trop...), une troublante question s’impose : ce quidam anonyme indéfiniment dupliqué ne serait-il pas l’ectoplasme de la part résignée de nous-mêmes, celle qui subit sans protester lorsque nous suivons les couloirs fléchés du métro, lorsque nous attendons dans les interminables queues des supermarchés, aux abords des stades, des cinémas et autres guichets, lorsque nous sommes coincés dans de néantiques files d’automobiles indéfiniment répliquées au péage des autoroutes, lorsque nous sommes assis dans les tubes cathodiques de nos avions fusées submergé[...]


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Les trains électriques de l’enfance

Thu, 29 Jan 2015 07:08:52 +0000

L’autre matin, temps gris et froid sur Paris. De la fenêtre de la chambre où j’écris, par une échancrure entre les deux hautes murailles des immeubles, j’aperçois dans le lointain, à la lisière bleutée des bois de Meudon, les serpentins des trains qui, avec une grande régularité, défilent joyeusement sur le viaduc. J’ai soudain l’impression – rappel subreptice des trains électriques miniatures de mon enfance - qu’ils me hèlent en passant :
— «Nous sommes toujours là, si tu le veux ! m’assurent-ils, pourquoi donc afficher cette mine si sérieuse, si soucieuse ? Regarde comme nous filons gaiement, sans nous préoccuper de rien, comme nous nous élançons vers l’inconnu qui te fait si peur... Nous nous jetons dans l’indétermination de l’avenir tels des jouets confiants dans les mains qui les manipulent ! Pourquoi t’obstiner à rester planté là comme une potiche derrière ta fenêtre ? Cesse de te raidir ! De toutes les façons, tu le sais bien, qu’es-tu donc toi-même si ce n’est un pauvre jouet manœuvré par le destin ? Accepte de jouer le jeu et (t’en souviens-tu ?) retrouve, toi aussi le plaisir suprême de la course pour la course... Allons ! Lève-toi de cette chaise et suis-nous donc, entre dans la danse, sans plus te poser de questions !»

Mais une fois le serpentin déroulé et disparu derrière le bord du toit qui limite ma faible portion d’horizon, les mots de ce discours ont beau raisonner dans ma tête, je suis toujours assis à ma table, derrière la fenêtre aux carreaux salis par les pluies, et la seule façon réellement à ma portée de rejoindre le mouvement de la vie qui m’a été ainsi rappelé est de tenter de faire courir ma plume le plus gaiement, le plus prestement possible, sur la page blanche qui me fait face, elle-même aussi incertaine et quelque peu aussi angoissante, je crois le deviner, que le futur indistinct au-devant duquel se propulsent avec une fougue et une insouciance qui me demeurent inaccessibles les trains miniatures venus de mon enfance et dont j’ai toujours envié —désespérément...— l’alacrité désinvolte.   

• Denis Grozdanovitch •

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Un portrait dans un gâteau

Thu, 29 Jan 2015 07:08:52 +0000

J’étais très jeune encore lorsque je fis la connaissance de Fabien. C’était un artiste déjà reconnu, et grand charmeur devant l’éternel. Un de ses numéros de séduction favoris, qui faisait son succès indéfectible auprès des femmes mais aussi de beaucoup d’hommes, était, lorsqu’il vous rencontrait pour la première fois, de faire votre portrait psychologique d’après ce qu’il observait de vos manières, de votre morphologie et de votre langage (il prétendait posséder des dons médiumniques), puis de le traduire immédiatement sur le plan culinaire en vous faisant concocter par sa gouvernante – il était à cette époque très aisé financièrement – l’un de vos plats supposément préférés. J’avais été invité cette après-midi-là en compagnie d’un petit groupe de ses admirateurs et admiratrices pour visiter son atelier et après la contemplation de ses tentatives picturales un peu abstruses (à mon entendement de l’époque du moins), il nous invita tous à rester dîner. Me prenant un instant à part, il me murmura :- Je t’ai bien observé, je sais ce qu’on va te faire ce soir comme dessert.- Ah oui ?- Oui, oui, je suis sûr que tu adoreras ça !Or le soir même, après un succulent dîner au cours duquel il s’était amusé à pratiquer un petit numéro d’œnomancie auprès d’une très jolie femme qui comptait parmi ses invités (débouchant bouteille de grand cru sur bouteille de grand cru afin de déduire d’après ses préférences son possible destin, dont les péripéties immédiates se révélèrent, bien entendu, induire un chaleureux rapprochement entre elle et lui en fin de soirée...), Fabien annonça enfin, à la cantonade, l’arrivée en force de mon probable dessert de prédilection. Apparut alors sur la table un somptueux gâteau au chocolat et à la crème de marron. Il avait mis dans le mille ! Presque aussitôt, en effet, c’est-à-dire dès les première bouchées - moelleuses, fondantes et surtout euphorisantes du chocolat noir peu sucré, à la si délicate amertume, mêlé à la saveur assourdie de la châtaigne -, je me retrouvai littéralement transporté au cœur du minuscule appartement, presque une maison de poupée, de ma grand-mère Madeleine (sic!) au sixième étage d’un immeuble borgne de la rue de l’Ouest. À mesure, en effet, que les divines bouchées fondaient sur ma langue, puis venaient couler dans mon gosier pour s’évanouir dans une sorte d’extase physiologique généralisée de toute ma personne, ma mémoire reconstituait à la manière d’un puzzle, les divers objets du logis de Madeleine, et je revoyais, avec une précision poignante, les innombrables fanfreluches et zinzins de taffetas et de dentelles variées (elle était couturière à domicile) dont elle avait ourlé ses coussins, ses rideaux, ses nappes et napperons, les nombreuses cartes postales punaisées au papier mural (à fleurettes entrelacées), dans ce délicieux capharnaüm de vieille dame solitaire. Je revoyais l’étroite cheminée où, en hiver, se consumaient bord à bord les trois bûches en triangle et sur le rebord en marbre de laquelle trônaient les portraits photographiques encadrés de mon père et de mon oncle enfants, ceux de mes arrière-grands-parents posant devant leur hôtel de la rue de Savoie ; je revoyais encore les deux étroites fenêtres donnant sur la mer de zinc des toits de Paris où les pigeons vaquaient à leurs amours énigmatiques ; je revoyais tout cela, oui, mais surtout, surtout - à se retrouver de nouveau matérialisé sur ma langue - s’exhumait d’un recoin négligé de ma mémoire la saveur et la consistance tant convoitées de ce même gâteau au chocolat et à la crème de marron que ma grand-mère ne manquait jamais de me confectionner le jeudi midi lors de mes visites hebdomadaires. Devant mon éblouissement ébahi et mon sourire d’enfant réinvesti, Fabien se rengorgea avec une feinte discrétion de triomphateur modeste[...]



Le paradis existerait-il sans l’enfer ?

Thu, 29 Jan 2015 07:08:52 +0000

Il suffisait – du temps où j’étais apprenti champion de tennis - qu’au petit déjeuner j’ai mangé trop de confiture ou qu’au contraire (c’est la loi ambivalente du métabolisme) je ne me sois pas assez sustenté, pour qu’au beau milieu de mon entraînement ou de mon match de la matinée, je sente progressivement venir le fameux «coup de pompe» ; les jambes flageolantes et la sueur froide perlant sur le front étant les prodromes (bien connus des sportifs et accessoirement aussi des fumeurs de marijuana) de ce que l’on appelle l’hypoglycémie. J’étais de ce fait amplement pourvu en remèdes miracles : raisins secs, figues sèches ou plus tard (lorsque ce fut devenu la mode) une ou deux bananes - souvent les trois conjugués au moment des crises aiguës.

Ce simple apport de sucre rapide dans le sang, je le savais, me permettait de récupérer toute mon énergie en un peu moins de trois minutes – au moment du changement de côtés durant les matchs – et, après avoir été très souvent au bord de l’évanouissement (surtout si un échange avait eu le malheur de s’éterniser le jeu précédent), je repartais de pied ferme pour la suite des péripéties.
Cependant, ce dont je veux me souvenir ici, c’est de la saveur extraordinairement décuplée du palliatif alors ingéré. Ces raisins de Corinthe oblongs et dorés, à la peau légèrement craquante, ces figues sèches un peu dures à l’extérieur, si moelleuses à l’intérieur et garnies de leurs pépins croustillants, l’arrière-goût langoureux des bananes fondant sur le palais, furent en leur genre, dans ces moments d’extrême appétence en glucose, des délices bien supérieurs aux mets les plus raffinés.

À dire vrai, ce subit plaisir indicible, à une époque de rude compétition, voire de cruelle souffrance physique et morale imposée par l’impératif de la victoire, me plongeait régulièrement dans une certaine perplexité : pourquoi donc, m’interrogeais-je sur le banc de touche, tout en laissant le jus sucré me couler dans la gorge, me démener avec une telle rage anxieuse (dans le but d’obtenir à si grands frais un bref et douteux plaisir d’orgueil), alors que la félicité, après tout, était si facilement et immédiatement atteignable par la dégustation d’une simple banane ?

Néanmoins, je crus découvrir assez vite la loi essentielle qui était là sous-jacente : ce délice qui paraissait supérieur à tout autre ne l’était qu’en contrepoint de la difficulté, voire de la demi-souffrance, au sein de laquelle il surgissait. Bref, l’un n’allait pas sans l’autre. La lumière n’allait pas sans l’ombre, la joie sans la mélancolie, le bonheur sans la souffrance, le paradis sans l’enfer et le monde était vraisemblablement fondé sur un inéluctable rythme binaire. Or, sa binarité la plus subtile demeurait peut-être cette impérieuse nécessité, savamment ourdie par les Parques, de devoir oublier pour mieux se ressouvenir.

• Denis Grozdanovitch •

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La philosophie du thé

Thu, 29 Jan 2015 07:08:52 +0000

Ma grand-mère maternelle, qui avait tenu pendant vingt-cinq ans à Londres un commerce de dentelle, prétendait perpétuer à Mesnil-le-Roi où elle habitait désormais, une sorte de tradition grande bourgeoise anglaise en prenant très ponctuellement son thé, accompagné de muffins, de cakes et de biscuits secs extirpés d’une grande boîte en fer décorée d’un paysage champêtre. Chaque après-midi, à cinq heures, dans son salon surchargée de bibelots et de photographies, nous étions, nous autres ses petits-enfants, conviés si nous le voulions à ce rituel un peu compassé autour des tasses, des théières et des sucriers en porcelaine, tous soigneusement disposés sur des napperons de ladite dentelle d’Alençon, ville dont elle était originaire. Le breuvage qui nous était servi n’était, en réalité, pas autre chose que de l’eau chaude colorée de thé Lipton en sachets, mais c’est pourtant à partir de ce premier contact avec l’ennui confortable, fleuron de la civilisation anglo-saxonne, que j’ai manifestement développé mon propre rituel quotidien, tout aussi ponctuellement respecté (du moins aussitôt que les circonstances le permettent) de boire du thé chaque jour à cinq heures, y ayant toutefois introduit une innovation de mon cru : au lieu de biscuits j’accompagne ma dégustation d’une lecture poétique. Cette douce, fine, ultra-légère, ébriété spirituelle que dispense le thé m’est en effet toujours apparu comme l’accompagnement parfait, éminemment tch’an, que requérait la lecture d’un poème inspiré. Il y a là une culture discrète de l’intimité rêveuse, du doux retrait par rapport à la turbulence de la vie moderne, qui convient admirablement aux natures névrosées - bienheureusement névrosées - que sont les amateurs de poésie. Il me semble d’ailleurs que cette culture du thé, apollinienne et non dionysiaque, s’oppose sans tapage à la violence des émotions et des sensations fortes tant revendiquée par l’époque présente qui généralise l’usage des drogues dures, explosives, voire carrément décérébrantes, en accord, d’ailleurs, avec son culte des passions extrêmes, de la vitesse illimitée, du stress et du tape-à-l’oeil – tout ceci lié à sa fascination presque exclusive pour le quantitatif. Le thé, lui, éminemment qualitatif, ressemblerait plutôt à l’art subtil, diaphane, atmosphérique et dédié à la «continuité des mouvements infimes» d’un Albert Marquet, par exemple, qu’à celui qui émane des furieux dripping de Jackson Pollock. Combien de fois, au cours de mes cinq-heures poétiques, n’ai-je donc pas atteint le discret zénith intérieur de ma jubilation après quelques tasses de Lapsang Sou Chong bues à petits coups méditatifs, tout en lisant - dans la si jolie présentation des éditions Moundarren -  un de mes chers poètes chinois ?                             «Dans la petite cour le vent est doux,                               les fleurs des orangers exhalent leur parfum                               l’ombre du mur a légèrement tourné,                                le soleil décline,                               de ma sieste je viens de me réveiller,                               les livres me sont devenus sans saveur                               accoudé à la balustrade                               je sirote du thé amer. »                                                                Wen Ching Ming  (1470- 1559) Corto Maltese, l’aventurier dandy fataliste créé par Hugo Pratt, au cours d’une de ses pérégrinations dans le désert éthiopien, est mis en joue par surprise par l’un de ces redoutables et très félins guerriers abyssins des sa[...]



L’art difficile de ne presque rien faire

Thu, 29 Jan 2015 07:08:52 +0000

Je voulais signaler aux lecteurs de ce blog qu’ils peuvent retrouver une bonne partie des textes publiés ici au long de cette dernière année, imprimés sur papier dans mon dernier livre à paraître en librairie jeudi prochain 19 février et dont le titre est précisément L’art difficile de ne presque rien faire, aux éditions Denöel, avec une couverture dessinée par Jean-Jacques Sempé et une préface écrite par Simon Leys. Je livre ici la courte introduction que j’ai rédigée au début du recueil et intitulée «Presque rien en guise d’avant-propos» : «Pendant à peu près deux ans, du temps de ma jeunesse, je suis allé à la Sorbonne pour écouter le cours de philosophie de Vladimir Jankélévitch. Ce qui me fascinait chez lui, était ce je-ne-sais-quoi et ce presque-rien (1) de ses discours magistraux qui faisait que tout en ne cessant de réfréner le rire qui nous gagnait de façon incoercible, nous autres auditeurs, il était impossible de déterminer si cet effet était intentionnel ou non, s’il parlait sérieusement ou se parodiait sans cesse lui-même avec un sens transcendant de l’humour.   La merveille était cet équilibre funambulesque entre la délicatesse d’une pensée très subtile, scintillant sur la fine pointe du présent, et sa perpétuelle négation dans le commentaire (souvent plus ou moins précipité) qui allait suivre, comme si l’avancée de quelque proposition que ce fut dût être instantanément corrigée par l’hypothèse sarcastique contraire. Pensée hautement paradoxale, supérieurement humoristique et non dogmatique, dont le «chic» inimitable était de paraître - à travers un exercice d’auto-ironie presque compulsif - en permanente rupture avec elle-même. Par la suite, j’ai réalisé qu’à l’instar de celle des plus grands clowns, cette faculté participait en même temps d’une tactique plus ou moins inconsciente consistant à ne «presque rien faire» de plus que de savoir s’abandonner, en toute humilité, au comique verbal involontaire dont il avait hérité. D’ailleurs, comme chacun sait, ce sont rarement ceux qui font profession de nous faire rire ou de nous émerveiller qui y parviennent le mieux. Les quelques textes proposés dans ce recueil – tirés pour partie d’articles ou d’essais parus dans des revues ou encore sur le blog que je tiens sur le site du journal Libération et tous considérablement remaniés (2) - ces textes, donc, aimeraient se recommander de cette tactique du «presque rien» involontaire et déterminant, tant au niveau des détails significatifs (sans lesquels aucune tentative littéraire n’a d’impact à mes yeux), qu’au plan plus général des idées parfois un peu combatives. Ce à quoi je me suis parfois laissé aller, précisons-le, dans le seul but «essentiel de participer», répondant ainsi (à une époque de ma vie où je dois restreindre mes ébats au sein de la fraternelle compétition sportive amateur) au vœu du cher baron de Coubertin. Participer en l’occurrence à l’effervescence d’un monde en marche dont l’allure est certes devenue nettement trop rapide pour moi, mais dont je ne désespère pas de continuer encore un peu (fatalement à la traîne, essoufflé et incompréhensif, mais, comme l’a si justement déclaré Michel Audiard : «Ce n’est pas parce qu’on n’a [presque] rien à dire qu’il faut fermer sa gueule !») à suivre l’évolution, y allant de maints commentaires dont vous serez inévitablement amenés à constater – si toutefois vous avez la patience de lire ce recueil jusqu’au bout – la pertinente et déconcertante sagacité. J’espère que le lecteur saura donc replacer mes humeurs et mes éventuelles intempérances pugnaces dans la trame plus générale de ce jeu captivant que demeure pour nous la vie turbulente, contradictoire et fascinante, tant que nous conservons le privi[...]


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L'ingénieur, le martin-pêcheur et le libéralisme

Thu, 29 Jan 2015 07:08:52 +0000

Ai-je rêvé ceci ou non ? Je l’ai pourtant noté dans mes carnets l’été dernier.

Alors que j’étais curieusement assis au bord de la rivière, sous les arbres, en compagnie d’une vague connaissance, un ingénieur ultra-progressiste qui m’avait exprimé avec suffisance sa foi indéfectible dans les bienfaits de la civilisation industrielle libéraliste, que j’avais tenté d’exposer en retour mes nombreux griefs personnels à l’encontre d’icelle et que, comme à mon habitude, je m’étais lancé dans une longue et véhémente diatribe contre l’esprit rationnel et planificateur... désespérant malgré tout, je m’en souviens, de jamais parvenir à percer, ne serait-ce que d’un trou d’aiguille, la formidable muraille conformiste qui m’était opposée... et que conséquemment, par lassitude et défaitisme, j’avais commencé de m’emberlificoter puis de radicaliser mon argumentation, bref de légèrement délirer... soudain, au moment  précis où je voyais se profiler en moi l’instant de l’échec et du découragement complet, le martin-pêcheur a surgi dans le dos de mon interlocuteur, rasant – comme à son habitude à lui – le courant de la rivière à vitesse supersonique, me laissant entrevoir dans un Ah ! d’extase jubilatoire le bleu à la Fra Angelico de son plumage dorsal, pour aller s’engouffrer plus loin en amont dans le tunnel de verdure de la rivière.

Et ce fut comme si la rivière, le vent et la lumière glissant dans les branches au-dessus de son courant et les lents nuages eux-mêmes m’avaient envoyé ce rapide, improbable, émissaire de paradis pour me soutenir...
Je lançai, en manière de plaisanterie :
- «Ah ! Le martin-pêcheur vient de m’approuver !»

Mon interlocuteur m’avoua alors avec un sourire un peu décontenancé (que venait faire une telle exclamation dans une conversation économique ?) qu’il n’avait jamais eu le privilège, pour sa part, d’apercevoir un martin-pêcheur de toute sa vie et que là encore, sapristi, il avait eu le dos tourné !

• Denis Grozdanovitch •

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La Chandeleur, le saut et la conjuration

Thu, 29 Jan 2015 07:08:52 +0000

Ma mère ne manquait jamais de nous faire des crêpes à la Chandeleur. C’était toujours l’occasion d’une petite fête, bien entendu, et nous ne dérogions pas non plus à la tradition de les faire sauter dans la poêle en tenant une pièce dans la main libre. Un certain nombre d’entre elles atterrissait régulièrement sur le carrelage, ce qui permettait au chien de participer à la liesse générale. Cependant, au-delà de ce joyeux souvenir et du délice des galettes elles-mêmes dont nous faisions bombance ma sœur, mon père, nos copains et copines du quartier et moi, il y avait ce fait indéniable qu’à la Chandeleur, inéluctablement, il pleuvait ! Et j’ai souvenir que le vent et les rafales de pluie assaillant les carreaux renforçaient considérablement la saveur de la farine de froment mêlée si harmonieusement au sucre ou à la confiture. J’ai appris depuis que la Chandeleur était une très ancienne fête chrétienne, remontant au Moyen Age, et au cours de laquelle on allumait dans l’église des cierges préalablement bénis qui avaient le pouvoir, lorsqu’on les rallumait par un jour de tempête, de préserver de la foudre et de chasser les esprits malins. Fête chrétienne qui fut substituée, comme toujours, à une fête païenne, plus ancienne encore, les Lupercales, qui, elles, étaient dédiées au dieu Pan et au cours desquelles étaient organisées des courses aux flambeaux dans les bois entourant les villages. Les Parentèles romaines y furent aussi associées, en leur temps, qui étaient des fêtes célébrées en l’honneur des morts et de Pluton, afin de calmer les dieux infernaux. Lorsque je me remémore cette anodine et informelle célébration longuement maintenue par ma mère, je crois justement me souvenir de cette impression de talisman protecteur qu’à la fois la pièce tenue dans la main, l’exercice comique du lancer de crêpes et surtout le goût succulent de la pâte cuite dans la poêle, me procurait invariablement. Impression à laquelle s’ajoutait, toutefois, celle, plus profonde, de conjuration efficace non seulement contre le mauvais temps qui rageait dehors (et était en l’occurrence le bienvenu), mais, plus largement encore, contre les éventuels coups du sort et autres maléfices de l’existence, dont ma mère, grande catastrophiste devant l’éternel, nous prédisait sans cesse la probable survenue en masse dans un avenir plus ou moins proche... Aujourd’hui que la plupart des protagonistes de ces petites cérémonies sont sagement retournés se désaltérer aux sources cristallines de l’oubli, je ne manque jamais, le 2 févier, soit de convier quelques (nouveaux) amis autour d’une poêle à frire – occasion de faire admirer mon légendaire amorti rétro adapté au retournement de crêpes -, soit, si je suis seul, de rejoindre un établissement adéquat et réputé des alentours de la gare Montparnasse, où je déguste alors quelques galettes confectionnées plus savamment. Or, qu’il pleuve et vente ou non à cette occasion, j’ai toujours l’impression que ce goût d’enfance reconvoqué si rituellement à date fixe, sur ma langue, établit à la fois un lien presque joyeux avec mes chères ombres tutélaires, et renouvelle, pour une année encore, une protection efficace contre les assauts des innombrables esprits mauvais dont ma mère, qui en craignait tant l’irruption intempestive, cherchait à nous protéger... Après m’être absenté un certain temps, je crois que la Chandeleur est tout à fait propice à exprimer mes vœux – un peu tardifs - aux lecteurs de ce blog, leur suggérant de faire sauter les crêpes ce soir même, comme moi, et d’aborder cette nouvelle année, déjà un peu entamée, efficacement protégés contre toutes les catastrophes qu’en mémoire de ma chère mère j’aurais une fâcheus[...]



Petite pause

Thu, 29 Jan 2015 07:08:53 +0000

Pris par diverses activités, je suis obligé de marquer une pause sur ce blog.
Je devrais reprendre mes billets d’ici à un mois.

A bientôt donc.

• Denis Grozdanovitch •




Un poème, ça vaut bien un sandwich, non ?

Thu, 29 Jan 2015 07:08:53 +0000

Aussi loin que je remonte dans mes souvenirs, l’homme s’est toujours tenu à l’emplacement où il se tient encore aujourd’hui : très précisément sur le trottoir qui fait face à la brasserie de l’hôtel Lutetia, non loin du kiosque à journaux et à deux pas du métro Sèvres-Babylone. Tout au long de ces dernières années (celles de la fin du siècle dernier et celles du début du suivant) je l’ai aperçu à cet endroit, vêtu de son costume bien coupé, cravaté, ses chaussures bien cirées, ses petites lunettes cerclées sur le nez, le regard fixe et un peu résigné, légèrement penché en avant et piétinant sur place les jours de froid, débitant sur votre passage, d’une voix neutre et avec une régularité de métronome, la même formule absolument inchangée :- Un poème, ça vaut bien un sandwich, non ?  J’avais toujours été tout à la fois fasciné, un peu méfiant et interloqué par le personnage ; surtout par son «accroche» un peu maladroite et prononcée sans conviction, n’ayant, d’ailleurs, pas souvenir d’avoir jamais vu quiconque s’arrêter pour lui parler. Ce qui faisait qu’en dépit de mes auto-exhortations réitérées, je n’avais jamais réussi non plus à lui adresser la parole. Quelque mystérieuse inhibition, une sorte de peur sacrée, peut-être, m’en avait toujours empêché. Comme si, dans cette rencontre périodique, quelque chose de follement ambivalent outrepassait mon simple raisonnement, comme si, en effet, je craignais en même temps d’entrer en contact avec un demi-poète autiste, tel qu’il en existait de multiples variétés dans les grandes villes et, à l’instar de ce que croyaient les Grecs anciens, d’être mis à l’épreuve par quelque entité divine dissimulée sous la défroque d’un pauvre hère. Plus étrange encore, j’avais eu beau me dire, toutes les fois où je l’avais aperçu, qu’il me fallait impérativement témoigner par écrit de ce singulier survenant surgi en plein cœur du quartier de «l’establishment» littéraire parisien, à chaque fois un voile d’oubli momentané était venu occulter mon projet. Pendant longtemps, il avait tenu sous le bras une serviette assez mince et non fermée d’où dépassaient quelques feuillets dactylographiées, paraissant toujours sur le point de vous en proposer un au prix du fameux sandwich. Cependant, ces dernières années, j’avais noté qu’il avait désormais les mains vides et, qu’en outre, son apparence à la fois vestimentaire et physique s’était nettement dégradée. Plus récemment encore, j’avais pu le voir assis et courbé en avant sur le banc le plus proche, à quelques pas de son poste habituel et marmonnant sa phrase rituelle entre ses dents, mais pas jusqu’au bout : «Un poème, ça vaut bien...», comme si le mécanisme s’enrayait à mi-chemin. Et là encore, pris d’une sorte d’incoercible respect humain, je n’avais pu m’arrêter. La réalité semblait bien être que le quidam se fut désormais définitivement clochardisé, ayant perdu l’énergie de proposer sa mendicité poétique, et que par une habitude devenue rituelle il continuât - à cet emplacement qui, de droit, était devenu le sien sur le trottoir - de remplir machinalement sa mystérieuse fonction. Mais quel pouvait bien être le secret de sa prodigieuse ténacité ? Au printemps dernier, au moment même du Marché de la Poésie (lequel se dresse Place Saint Sulpice, à quelques encablures de là), comme je venais de flâner quelques instants parmi les innombrables stands où s’émulsionnait le petit monde des poètes officiels, lequel ressemble assez à un congrès de cruciverbistes ou de philatélistes en plein exercice de congratulations réciproques, et après avoir tenté - une fois de plus et[...]



Le syndrome de Verdun

Thu, 29 Jan 2015 07:08:53 +0000

Comme nous nous approchons du 11 novembre —date qui continue de me hanter comme beaucoup de ceux qui ont eu des grands parents pris dans la tourmente de la «Grande Guerre»— je n’ai pu m’empêcher de repenser à mon grand père Joseph et à son fameux «syndrome de Verdun». Pendant une bonne trentaine d’années, mes parents louèrent la même maison donnant sur la mer à Jullouville et durant la période où je les retrouvais pour quelques jours, il n’y eut pas de dérogation au rituel du ramassage et de la cuisson des coques —ces coquillages qu’on trouve enfouis dans le sable sur les grandes plages de l’océan Atlantique. Il y avait donc la petite bande formée par l’ensemble de la famille (parents, oncles et tantes, cousines, neveux, nièces, ma fille et moi, plus quelques invités de passage), qui était requise chaque année à même date pour une après-midi de ratissage littoral. Tous munis de nos seaux, sarcloirs de jardin ou tridents, nous avancions en formation rangée sur le bout de plage qui faisait face à la maison, fouaillant le sable méthodiquement. En général la collecte était généreuse et nous revenions ensuite pour déverser la manne dans un grand bac afin que ma mère, qui dirigeait les opérations, procède au lavage puis à la cuisson dans un court-bouillon au vin blanc. Bien entendu, le soir, lorsque nous étions tous joyeusement réunis autour de la grande table, venait le moment tant attendu de la dégustation, qui revêtait toujours un aspect assez comique dans la mesure où le sable, dans lequel avait vécu ces petits organismes fouisseurs, venait interférer, sous forme de craquements désagréables sous les dents, avec le goût de cette chair subtilement croustillante. Il eut été sans doute préférable de les laisser dégorger beaucoup plus longtemps, ou bien quelque autre procédé de lavage eut-il été mieux approprié, mais ma mère, qui avait toujours été d’une impatience légendaire, pouvait facilement négliger la préparation des plats au prétexte de trop grand embarras inhérent à la vraie cuisine proprement dite. Ce en quoi —confirmant ainsi la théorie de Lamarck— elle avait sans nul doute acquis ce trait de caractère en héritage de son propre père lequel, lorsque les choses lui paraissaient trop compliquées, et cela lui arrivait souvent, pouvait se montrer étonnamment capable d’oublier ou de feindre d’oublier —puisqu’il avait été cuisinier— comment il fallait procéder dans les règles. En réalité, cette conduite avait une explication assez simple et relevait de ce que mon père, pour sa part d’une méticulosité extrême en toutes choses, avait pris l’habitude, désignant les étranges «absences» de son beau-père, de nommer plaisamment «le syndrome de Verdun». Je pus vérifier, dans mon enfance, la justesse de cette assertion, non seulement les quelques fois où mon grand-père me raconta à mots couverts —mais très marquants pour un garçonnet— les quatre années où il était parvenu à survivre dans les tranchées et où il avait plus d’une fois dû manger du rat, du corbeau ou de la viande de cheval avariée (avec beaucoup de gnôle pour faire passer, avait-il coutume d’ajouter), mais encore à l’occasion de cette fois mémorable où je dus l’accompagner pour —comme il aimait à dire en riant— une opération de «ravitaillement sur le terrain». Ce matin-là, comme il avait plu toute la nuit, mon grand-père décida que nous irions, lui et moi, puisque nous étions en vacances en Bourgogne, à la chasse aux énormes escargots éponymes. Munis de bâtons et de paniers à salades nous nous acheminâmes par les sentiers alentour, mon grand-père son éternelle clope au bec, peu loquace et trè[...]



Quel dommage que le monde ne se limite pas à 64 cases !

Thu, 29 Jan 2015 07:08:53 +0000

Très souvent le dimanche, je participe à des rencontres d’échecs par équipes. L’autre dimanche, nous rencontrions l’équipe d’un grand lycée parisien. Survinrent dans la salle de classe de l’école communale où nous avons nos locaux, deux jeunes hommes et deux messieurs nettement plus âgés (genre professeurs à la retraite) qui, se parlant à peine entre eux, se mirent en demeure d’attendre chacun dans son coin, ménageant leurs forces mentales. Je remarquai tout de suite l’un d’eux, un petit vieux bossu, fluet et timide, arborant un permanent sourire malicieux et introverti – en parfaite connivence, aurait-on dit, avec d’hypothétiques instances supérieures en train d’ourdir sous ses yeux la grande stratégie universelle, bref, souriant extatiquement aux anges... Pour tromper mon ennui – et parce qu’il m’a été imparti depuis si longtemps le rôle d’espionner mes contemporains - j’observai discrètement, dissimulé derrière les pages d’un journal périmé trouvé dans le couloir (ressassant inévitablement les ultimes soubresauts de la bourse mondiale), cet être étonnant qu’aucune alarme majeure ne semblait pouvoir entamer. Je subodorai, ce qui, par la suite - au moment de la présentation des équipes - s’avéra tout à fait exact, qu’il s’agissait d’un ancien prof de maths. Cependant, s’avisant que je l’épiais, le bonhomme, sans s’en émouvoir le moins du monde, me sourit avec la même expression ravie qu’à ses mystérieuses idoles abstraites.        Nous restâmes ainsi les uns en face des autres, en silence – un silence bien symptomatique de l’introversion paranoïde des joueurs d’échecs –, dans la demi-pénombre automnale de la salle dont les hautes fenêtres donnaient sur les arbres de la cour bitumée et déserte. Le vent chassa une petite troupe de feuilles mortes qui vinrent stationner quelques secondes dans l’exigu paradis d’une marelle à moitié effacée... et le temps – comme toujours très discret, lui aussi - parut s’être ralenti, comme pour alourdir encore l’ennui endémique qui pèse réglementairement sur une salle de classe. Le petit bossu au sourire indéfini, sans doute habitué à pallier cet ennui scolaire et peut-être en même temps gagné de sympathie par l’intérêt que je semblais porter à sa personne, s’approcha de moi et, d’une voix de fausset semblable à celle de Jerry dans le célèbre dessin animé, me proposa de résoudre un problème d’échecs.Se saisissant d’un échiquier et d’une boîte contenant les pièces – d’où il extirpa un cavalier, une tour et une dame -,  il jucha lestement la dame en équilibre sur la tour à quelques cases du cavalier, puis me demanda sur un ton strident :— Pourquoi Diable la dame s’est-elle réfugiée sur la tour ?Je restai coi, souriant le plus malicieusement possible, en attente de la solution.— Vous donnez votre langue au chat, cher ami ? Eh bien, c’est très simple : la dame a vu le cheval et elle a été effrayée parce qu’elle l’a pris pour une souris ! Et sans même attendre ma réaction - sous le regard morne de ses coéquipiers sans doute lassés par la récurrence de cette blague dominicale - il se trémoussa en gloussant comme un farfadet hystérique. Puis subitement, s’arrêtant tout net comme un pantin mécanique parvenu au bout de son ressort, il retourna s’asseoir, toujours souriant pour lui-même, sur sa chaise située juste à l’aplomb du tableau noir où un triangle isocèle tracé à la craie paraissait nous révéler le véritable motif de son indicible extase... Ce fut à cet instant que j’aperçus, loin au-dessus des toits de zinc, le ciel gris impassible et, dans la cour en contre[...]



La Bourse ou la vie!

Thu, 29 Jan 2015 07:08:53 +0000

Et si leur fameuse «récession» n’était que le début d’une «décroissance» naturelle ? Ayant dû prendre le TGV à plusieurs reprises ces derniers temps, une chose m’a frappé, en dépit des superbes paysages d’automne qui nous étaient offerts tout au long des différents parcours (tout particulièrement celui qui passe au travers de l’est de la Bourgogne), pas un seul des passagers de mon wagon ne prêtait la moindre attention au spectacle extérieur : tous étaient soit plongés dans leurs journaux, leurs livres, leur graphiques ou leurs comptes, soit scrutaient attentivement l’écran de leur ordinateur ou de leur téléphone portable, soit se concentraient sur l’écoute de leur walkman. J’avais déjà fait une observation similaire et en quelque sorte prophétique aux Etats-Unis, il y a une quinzaine d’années, lorsque j’avais emprunté l’un des derniers chemins de fer encore en activité dans le pays —la ligne Amtrak entre New York et Baltimore : les vitres des wagons étaient tellement teintées qu’il était quasiment impossible de rien voir du monde extérieur, à moins de se pencher en mettant les mains en visière. L’impression était de voyager dans un tunnel mouvant. J’en avais vite compris la raison. Dans ces voitures —par ailleurs extrêmement confortables et «cosy»— les passagers ne paraissaient désireux que d’une seule chose : jacasser (sur un ton de voix tonitruant) à l’infini et à tort et à travers sur les dernières performances sportives, spatiales ou financières ; ces deux dernières ayant en commun d’aligner des chiffres astronomiques qui semblaient avoir pour fonction d’enthousiasmer ce peuple de gogos. Comment s’étonner que ces gens-là considèrent désormais qu’il n’y a aucune urgence écologique sur la planète et qu’ils aient d’autre part laissé proliférer sur leur vaste territoire une armée de bandits manipulateurs en col blanc qui n’ont cessé de les éblouir et de les filouter avec des tours de cartes bancaires dont ils se retrouvent les naïves victimes éberluées ? Une évidence s’impose : il y a belle lurette que les instances dirigeantes d’Amérique du Nord ont perdu le «sens commun» et quiconque s’éloigne trop des simples réalités naturelles est en danger de se retrouver plongé dans la même folle irréalité pernicieuse. Il me semble, et les scènes du TGV sont là pour me le confirmer, que nous sommes en train (c’est le cas de le dire) de suivre la même voie déraisonnable. Pour qui donc, en bref, ce qu’il était anciennement convenu d’appeler la nature a-t-il encore la moindre importance ? (les écologistes eux-mêmes paraissent prêts à perfectionner une sorte d’anthroposphère) et tout le monde paraît donc parfaitement d’accord pour s’enfoncer au sein d’un monde presque entièrement virtuel où s’émouvoir d’un paysage ne signifierait plus que de le contempler par l’intermédiaire d’un écran vidéo et dûment filmé par les opérateurs patentés ou bien stylisés par l’un des innombrables dessinateurs de l’industrie des dessins animés —sous la forme, donc, d’un immense Disneyworld bien rassurant où les aspérités un peu dérangeantes du monde réel seraient gommées, arrondies, où les animaux seraient bien sagement anthropomorphisés selon nos vues  moralisantes, où le soleil, la pluie, les insectes, les plantes, les rivières, les forêts, ne seraient plus évoqués qu’en tant qu’épreuves à franchir dans des parcours de jeux télévisés et dans ce qu’ils nomment les sports de l’extrême dans les émissions de télé-réalité ( !!). Voilà où nous en sommes parvenus après vingt siècles de combat e[...]



Pour une littérature de l’ambiguïté

Thu, 29 Jan 2015 07:08:53 +0000

Vers l’âge de quatorze ans, je lus l’intégrale des nouvelles de Tchékhov. Je crois que ce qui me fascina avant tout chez lui c’est que j’y retrouvais, loin du dogmatisme scolaire, le monde tel que mon intuition enfantine l’avait perçu. Je redécouvrais une légitimité à la contemplation des êtres et des choses dégagée du jugement moral. Ce n’est point l’aspect obsessionnellement «déceptif» des conclusions tchékhoviennes qui me frappa alors mais une précision au sens propre «fabuleuse». Cette lecture me permit de me dégager à la fois de l’esprit rationnel cartésien et du romantisme éthéré qui cherchait à le compenser. Ainsi, j’eus la chance de rencontrer d’emblée ce qui a continué de représenter pour moi, au fil du temps, la littérature la plus fascinante — à savoir celle dont la signification n’apparaît qu’en filigrane du texte et échappe sans doute à la volonté consciente de l’auteur lui-même ; celle qui laisse suffisamment de jeu entre les lignes pour que le réel, glissant au travers du filet conceptuel, surgisse impromptu au détour du texte.  Chez Tchékhov, le monde est perçu «comme dans un miroir promené le long du chemin» par un narrateur qui semble ne faire qu’observer froidement et cliniquement les faits, ce qui a le don de nous restituer la multiplicité et l’étrangeté du monde tel que nous l’appréhendons lorsque nous débarquons dans un pays étranger où nos codes moraux n’ont plus cours. Les descriptions minutieuses qui pointent sans coup férir les «détails définitifs et suffisants» (selon sa propre expression), nous déconcertent, nous plongent dans l’incertitude sous jacente à la vie réelle, là où nous hésitons quant au sens à donner aux événements, où nous nous égarons dans l’imbroglio des intrigues et parmi la disparité des caractères. Plus  encore, en tant qu’auteur il nous donne sans cesse l’impression de ne pas contrôler la situation, d’être débordé par ses personnages, de ne pas les comprendre vraiment. Pico Iyer, l’exprime parfaitement en disant de Somerset Maugham (grand émule d’Anton Pavlovitch et, notons-le, lui-même médecin) : «L’un des grands talents de Maugham était de nous donner l’impression que ces personnages lui échappaient et poursuivaient une vie bien à eux. Parfois, il va jusqu’à interrompre l’action au beau milieu afin d’inclure une digression embarrassée concernant sa probable incapacité à pénétrer les motifs de ses propres personnages, ainsi que les tenants et les aboutissants de l’histoire qu’il tente de nous raconter. C’est, bien entendu, un stratagème littéraire —il se récrie habilement de son manque d’habileté et ce faisant il délivre quelque chose qui confère à ses histoires leur rare spontanéité équivoque. Elles hésitent et vacillent au bord de l’abîme que constitue  cette secrète fascination de l’être humain pour le désordre.»  Cette manière m’a toujours envoûté en tant que lecteur. Or, dans la littérature de ces vingt dernières années je n’ai personnellement rencontré que W.G. Sebald, Sean O Faolain, Raymond Carver, James Salter et Pierre Michon qui répondaient à ce caractère d’ambiguïté nécessaire, à cette fascination pour la part embrouillée et mystérieuse de l’âme humaine. (Beaucoup s’y essaient, à vrai dire, mais ne parviennent qu’à masquer par des artifices sophistiqués et trop laborieusement complexifiés leur insatiable besoin d’ordre moral sous-jacent.)Est-ce un hasard si tous ceux-là, aussi différents puissent-ils être les uns des autres par ailleurs, développent leurs longues pério[...]